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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

L'art suprême, la littérature; Literature, supreme Art

Publié le 17 Octobre 2013 par proust pour tous

L'art suprême, la littérature; Literature, supreme Art

Chardin: Les attributs des arts

Chez Roujoublan, l'ambiance était joyeuse et arrosée, quand un client entra, nous vit discuter vivement, et se joint à nous. La conversation glissa très vite sur un sujet des plus épineux: la valeur des arts respectifs pour la compréhension de la vie; et Florence de décrire son syndrome de Stendhal musical dont elle eut très jeune l'expérience, en déchiffrant pour la première fois une partition de Bach, Jahida et le client opinaient, et il me fallut citer Le Temps retrouvé pour leur clouer le bec (mal cloué d'ailleurs, les résistances sont parfois coriaces)

Même dans les joies artistiques, qu'on recherche pourtant en vue de l'impression qu'elles donnent, nous nous arrangeons le plus vite possible à laisser de côté comme inexprimable ce qui est précisément cette impression même, et à nous attacher à ce qui nous permet d'en éprouver le plaisir sans le connaître, jusqu'au fond et de croire le communiquer à d'autres amateurs avec qui la conversation sera possible, parce que nous leur parlerons d'une chose qui est la même pour eux et pour nous, la racine personnelle de notre propre impression étant supprimée. Dans les moments mêmes où nous sommes les spectateurs les plus désintéressés de la nature, de la société, de l'amour, de l'art lui-même, comme toute impression est double, à demi engainée dans l'objet, prolongée en nous-mêmes par une autre moitié que seuls nous pourrions connaître, nous nous empressons de négliger celle-là, c'est-à-dire la seule à laquelle nous devrions nous attacher, et nous ne tenons compte que de l'autre moitié qui, ne pouvant pas être approfondie parce qu'elle est extérieure, ne sera cause pour nous d'aucune fatigue : le petit sillon qu'une phrase musicale ou la vue d'une église a creusé en nous, nous trouvons trop difficile de tâcher de l'apercevoir. Mais nous rejouons la symphonie, nous retournons voir l'église jusqu'à ce que – dans cette fuite loin de notre propre vie que nous n'avons pas le courage de regarder, et qui s'appelle l'érudition – nous les connaissions aussi bien, de la même manière, que le plus savant amateur de musique ou d'archéologie. Aussi combien s'en tiennent là qui n'extraient rien de leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des célibataires de l'art. Ils ont les chagrins qu'ont les vierges et les paresseux, et que la fécondité dans le travail guérirait. Ils sont plus exaltés à propos des oeuvres d'art que les véritables artistes, car leur exaltation n'étant pas pour eux l'objet d'un dur labeur d'approfondissement, elle se répand au dehors, échauffe leurs conversations, empourpre leur visage ; ils croient accomplir un acte en hurlant à se casser la voix : « Bravo, bravo » après l'exécution d'une oeuvre qu'ils aiment. Mais ces manifestations ne les forcent pas à éclaircir la nature de leur amour, ils ne la connaissent pas. Cependant celui-ci, inutilisé, reflue même sur leurs conversations les plus calmes, leur fait faire de grands gestes, des grimaces, des hochements de tête quand ils parlent d'art. [...}
La grandeur de l'art véritable, au contraire, de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l'avoir connue, et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir.

At Roujoublan, the other night, we had a lively discussion around the value or respective arts in order to discover our true life and I was alone quoting Time Regained, to convince my friends that Literature was the Art Supreme:

Even when we seek artistic delights for the sake of the impression they make on us, we manage quickly to dispense with the impression itself and to fix our attention on that element in it which enables us to experience pleasure without penetrating to its depth, and thinking we can communicate it to others in conversation because we shall be talking to them about something common to them and to us, the personal root impression is eliminated. In the very moments when we are the most disinterested spectators of nature, of society, of love, of art itself — as all impression is two-fold, half-sheathed in the object, prolonged in ourselves by another half which we alone can know — we hasten to neglect the latter, that is to say, the only one on which we should concentrate and fasten merely on the other half which, being unfathomable because it is exterior to ourselves, causes us no fatigue; we consider the effort to perceive the little groove which a musical phrase or the view of a church has hollowed in ourselves too arduous. But we play the symphony over and over again, we go back to look at the church until — in that flight far away from our own life which we have not the courage to face called erudition — we get to know them as well, and in the same way as the most accomplished musical or archaeological amateur. And how many stop at that point, get nothing from their impression, and ageing useless and unsatisfied, remain sterile celibates of art! [...)
The grandeur of veritable art, to the contrary of what M. de Norpois called “a dilettante’s amusement”, is to recapture, to lay hold of, to make one with ourselves that reality far removed from the one we live in, from which we separate ourselves more and more as the knowledge which we substitute for it acquires a greater solidity and impermeability, a reality we run the risk of never knowing before we die but which is our real, our true life at last revealed and illumined, it is literature. The only life which is really lived and which in one sense lives at every moment in all men as well as in the artist. But they do not see it because they do not seek to illuminate it.

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